En 1930, John Maynard Keynes publie un court essai intitulé Economic Possibilities for our Grandchildren.
C'est la Grande Dépression, le monde économique s'effondre, les files de chômeurs s'allongent... et Keynes, contre toute attente, est optimiste.
Sa prédiction : d'ici 100 ans, grâce aux progrès technologiques, les gens ne travailleront plus que 15 heures par semaine. Ce qui est frappant, ce n'est pas la prédiction elle-même (bien qu'elle soit impensable pour les gens à cette époque).
C'est l'inquiétude qu'il exprime.
Keynes n'était pas préoccupé pour l'économie. Il était préoccupé pour ce que les gens allaient faire de leur temps libre. Sa formule exacte : "For the first time since his creation man will be faced with his real, his permanent problem : how to use his freedom from pressing economic cares."
Il avait compris quelque chose d'essentiel : la vraie question n'était pas "est-ce que la technologie peut libérer l'humain du travail ?" La vraie question était "est-ce que l'humain est psychologiquement équipé pour vivre sans travail ?"
95 ans plus tard, on est sur le point d'avoir la réponse.
Et je pense que la réponse va surprendre tout le monde. Parce qu'elle sera existentiellement déstabilisante d'une façon que personne n'est vraiment en train d'anticiper.
On parle partout des emplois détruits, des compétences obsolètes, des revenus qui disparaissent... ces questions ont évidemment leur place. Mais aujourd'hui, je vais vous parler de ce dont personne ne parle et s'inquiète face à la montée en puissance de l'IA : avoir du temps libre.
Et comment ça risque de bouleverser la vision du travail qu'on a construit dans l'inconscient collectif. (et pourquoi je pense que le freelancing sera une solution évidente)
Avant qu'on commence, si tu me découvres avec cet article, je m'appelle Romain Lacouture et je suis le co-fondateur de Produscale., un écosystème pour Freelances. On a pour ambition de placer Produscale comme un acteur de référence pour les freelances en France.
J'envoie ce genre d'articles de valeur par mail, si tu veux les recevoir, tu peux t'abonner en cliquant ici.
Il est de mon devoir en tant que fondateur qui veut impacter le marché du freelancing en France, de rester à jour et même d'anticiper les tendances à venir sur le marché du travail.
C'est pourquoi je réalise ce genre d'analyse. Tu remarqueras que je me suis présenté à toi en t'expliquant ce que je fais professionnellement. Et ça ne t'as sans doute pas choqué.
Tu verras en lisant l'article que c'est tout le problème...
P.S. Si tu as 2 minutes, envoie-moi un message si tu as apprécié l'article, laisse un like et un commentaire, repartage à ton réseau, ça me permet de savoir ce qui plaît ou pas !
Avant d'aller plus loin, il faut comprendre quelque chose de fondamental : le travail n'est pas qu'une question de survie économique, c'est aussi et surtout une quête de sens.
J'aimerais retracer rapidement l'histoire pour démarrer cet article.
Une idée reçue veut que les chasseurs-cueilleurs vivaient dans une sorte d'oisiveté dorée, libres de toute contrainte. Or, l'anthropologue Marshall Sahlins a partiellement challengé cette vision dans Stone Age Economics (1972), en montrant que ces sociétés travaillaient en réalité 20 à 25 heures par semaine (moins que nous). Il les a appelées "les premières sociétés d'abondance".
Alors, ces civilisations avaient-elles du temps libre ? Pouvaient-elles en faire ce qu'elles voulaient ? À priori, pas vraiment.
Car, quand on voit ce chiffre, on oublie que leur temps "libre" n'était pas du vide. Il était structuré par des rituels collectifs, des responsabilités sociales, des obligations envers le groupe. L'occupation prenait donc une autre forme. La question du sens ne se posait pas, parce que la réponse était inscrite dans la structure même de la communauté.
Ensuite, la révolution néolithique, vers 10 000 avant notre ère, n'a pas libéré les humains, elle les a surchargés. Plus de sécurité alimentaire en théorie, mais des journées de labeur plus longues, une dépendance aux cycles des saisons, une organisation sociale entière construite autour de la production et de l'accumulation. Et surtout, une hiérarchisation nouvelle : ceux qui travaillaient de leurs mains, et ceux qui pouvaient ne pas le faire.
C'est là que quelque chose d'important se passe : l'oisiveté devient un marqueur de statut.
L'économiste Thorstein Veblen l'a théorisé dans Theory of the Leisure Class (1899) : pendant des millénaires, dans les sociétés agraires et aristocratiques, le loisir ostentatoire était un signal de puissance. Les nobles ne travaillaient pas parce que ça prouvait qu'ils n'en avaient pas besoin. Le travail manuel était réservé aux serfs, aux esclaves, aux classes inférieures.
Mais l'industrialisation a complètement retourné ce système.
Quand les usines du XIXe siècle ont absorbé les populations rurales déplacées, quelque chose d'étrange s'est produit dans la culture protestante d'Europe du Nord et d'Amérique : le travail est devenu une vertu morale. Max Weber l'a documenté dans L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme (1905) : l'idée que le travail acharné était un signe de grâce divine, que la réussite matérielle prouvait qu'on était du côté des élus, a transformé en profondeur la psychologie occidentale du travail.
On est passé en quelques siècles d'une culture où le loisir signifiait la noblesse à une culture où le travail signifiait la vertu.
Et ce n'est pas simplement une question d'époque révolue. Ce conditionnement culturel, nous le portons encore. Il est dans nos réflexes, dans notre culpabilité quand on "ne fait rien", dans la façon dont on répond à la question "tu fais quoi dans la vie ?" comme si la réponse définissait notre valeur.
Keynes avait raison sur la productivité. On est effectivement beaucoup plus productifs qu'en 1930. Et le niveau de vie dans les pays développés a largement dépassé ses projections.
Mais sa prédiction des 15 heures ne s'est pas réalisée. Et la raison est simple :
Le premier mécanisme, c'est ce que l'économiste William Stanley Jevons avait observé dès 1865 avec les machines à vapeur : quand une ressource devient plus efficiente, on en consomme plus, pas moins. Appliqué au travail : quand on est deux fois plus productif à l'heure, l'intuition serait de travailler deux fois moins longtemps pour le même résultat. Ce qui se passe en réalité, c'est qu'on élève les standards, on augmente les objectifs, on prend plus de clients, on vise plus haut.
La productivité achète de l'ambition. Elle ne permet pas de travailler moins, elle permet de produire plus.
Mais il y a un deuxième mécanisme, plus profond et plus dérangeant : le travail est devenu notre principale source de sens, d'identité et de structure dans un monde qui avait progressivement perdu ses autres repères collectifs.
L'écrivain Derek Thompson a nommé ce phénomène "workism" dans un article remarqué de The Atlantic en 2019 : l'idée que le travail est devenu pour les classes éduquées occidentales ce que la religion était pour leurs ancêtres. Un système de sens, de communauté, de transcendance personnelle. "What do you do?" est la question d'identité centrale de l'adulte moderne. Pas "Qui es-tu ?" ni "En quoi crois-tu ?" mais "Que fais-tu ?"
Et toi qui lit cet article, tu es sur LinkedIn, alors j'imagine que tu comprends mieux que quiconque ce dont je parle. Ici ou dans les événements de networking, les gens ne se définissent par rien d'autre que leur travail et leurs réussites professionnelles.
D'ailleurs, c'est pour ça qu'on a créé le 1er Club Business anti-networking de France. Un Club pour freelances et entrepreneurs, mais centré autout de l'humain. On priorise les échanges vrais et authentiques aux connexions business vides et hypocrites.
Si tu veux rejoindre Le Club gratuitement, tu peux le faire en cliquant ici.
Pour revenir à cette quête identitaire, j'imagine que vous avez tous déjà entendu cette phrase de Blaise Pascal, qui avait vu la racine de ce problème bien avant que le phénomène ait son nom : "Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre."
C'est une constante anthropologique. Le vide est insupportable parce qu'il nous met face à la question du sens à laquelle nous n'avons pas de réponse. Et on a collectivement choisi, génération après génération, de ne jamais s'arrêter assez longtemps pour devoir y répondre.
Et justement, ça introduit bien mon prochain point :
Et ce qui rend la situation actuelle particulièrement vertigineuse, c'est qu'on n'a pas juste continué à travailler depuis Keynes. On a largement empiré les choses.
Depuis 20 ans, on a construit une économie entière conçue pour qu'aucun être humain occidental ne puisse plus jamais être en repos. Et on est arrivés au sommet de cette construction pile au moment où l'IA s'apprête à nous imposer du temps libre dont on n'a plus du tout l'habitude.
C'est probablement la pire conjonction temporelle possible.
Reprenons depuis le début des années 2010 :
Le smartphone passe la barre des 50% de pénétration dans les pays développés. À partir de là, l'économie de l'attention devient le modèle dominant. Les meilleurs designers et ingénieurs du monde ne sont plus embauchés pour résoudre des problèmes humains. Ils sont embauchés pour capturer et maintenir des secondes de cerveau disponibles.
Et ça fonctionne, on en est (quasiment) tous victimes : 4 à 5 heures de smartphone par jour en moyenne pour un adulte français. Les jeunes adultes davantage, les ados encore plus. Et ce sont les chiffres déclarés, qui sous-estiment sans doute la réalité.
Mais le sujet le plus dérangeant, c'est ce que ces heures remplacent. Pas seulement du travail ou du sommeil. Elles remplacent les micro-moments de vide qui ponctuaient la journée humaine depuis qu'on existe.
Les 30 secondes au feu rouge. Les 5 minutes d'attente devant l'ascenseur. Les 10 minutes dans le bus. Les transitions entre deux tâches. Le temps de marcher du salon à la cuisine. Tous ces moments où le cerveau, débarrassé d'une tâche immédiate, pouvait vagabonder, divaguer, rêver, s'ennuyer, ou simplement être.
On a comblé absolument tous ces interstices.
Chaque seconde de friction où le vide pouvait apparaître a été remplie de stimulation.
La psychologue Sherry Turkle l'a documenté très tôt, dans Reclaiming Conversation (2015) : pour la première fois dans l'histoire, on observe à grande échelle une perte de la capacité à être seul avec soi-même (mentalement). Et ce qu'on perd dans cette saturation, c'est précisément la capacité de pensée profonde, de concentration soutenue, et plus largement la qualité de la vie intérieure.
Jonathan Haidt, dans The Anxious Generation (2024), a posé un diagnostic encore plus brutal sur les générations qui ont grandi smartphone à la main... (dont je fais partie) :
Pour Haidt, on a involontairement mené une expérience à l'échelle d'une génération, et les premiers résultats arrivent.
Mon expérience perso là-dessus en tant que jeune homme de 24 ans qui est né et a grandi dans ça, c'est que :
→ Je dois littéralement laisser mon téléphone dans une autre pièce pour pouvoir travailler en profondeur sur un sujet pendant +90 minutes.
→ Mon téléphone est constamment en mode "ne pas déranger" sinon je suis sur-stimulé de notifications.
→ Je ne peux pas rester 5 minutes sans avoir le réflexe de vouloir regarder mon téléphone ou m'occuper l'esprit
Et je suis loin d'être un cas extrême.
Je suis encore capable de ne pas abuser des réseaux sociaux, de lire, de méditer, de rester seul. Même si tout cela me demande des efforts importants car la capacité à rester concentré, à supporter l'inconfort du démarrage d'une tâche difficile, à tolérer un vide cognitif de quelques secondes s'est dégradée à un point fou.
Et c'est cette génération-là qui s'apprête à recevoir du temps libre imposé par l'IA.
Tu vois où je veux en venir ?
Quand Keynes s'inquiétait en 1930 que les gens du futur ne sachent pas quoi faire de leur temps libre, il imaginait des humains qui savaient au moins encore tolérer le silence et la lenteur. Des gens qui pouvaient s'ennuyer. Des gens dont les neurones n'avaient pas été câblés depuis l'enfance pour exiger une nouveauté toutes les 8 secondes.
Nous, on n'a même plus ce niveau de base.
On a pris le système de sens construit autour du travail. On l'a poussé à son extrême avec le workism des classes éduquées. Et on a couplé tout ça à une économie de la stimulation permanente qui a effacé la capacité humaine la plus basique : être présent avec soi-même sans aide extérieure.
L'IA est sur le point de retirer le premier pilier (le travail comme structure de sens). Et on est dans l'incapacité collective d'utiliser le pilier qui aurait pu prendre le relais (la vie intérieure, la contemplation, l'ennui créatif, la pensée libre).
C'est exactement ce que je voulais dire au début quand j'écrivais qu'on est très, très mal préparés. On est même anti-préparés. Il va falloir reconstruire à grande échelle une compétence qu'on a passé les 20 dernières années à désactiver. En urgence.
À chaque vague technologique majeure, les mêmes prédictions catastrophistes ont circulé.
L'imprimerie allait détruire les copistes. La machine à vapeur allait détruire les artisans. L'automatisation industrielle allait détruire les ouvriers. L'informatique allait détruire les secrétaires.
Et à chaque fois, les alarmistes avaient tort, ou plutôt, ils avaient raison sur le déplacement mais tort sur l'élimination. Ces vagues ont reconfiguré le travail, créé de nouveaux métiers, augmenté la demande globale de travail humain d'une façon différente. L'automatisation des tâches physiques a libéré des humains vers des tâches cognitives plus complexes.
Ce mouvement avait une logique implacable : les machines remplaçaient les bras. Les humains gardaient les cerveaux.
Selon moi, l'IA brise cette logique.
Pour la première fois, la technologie attaque directement la cognition. La réflexion, l'analyse, la création, la synthèse, la communication. Les domaines qui constituaient le "refuge cognitif" de l'humain dans toutes les vagues précédentes.
Et c'est déjà en cours, en ce moment même :
Ce qui est important dans cette liste, c'est le profil des personnes concernées.
Ce ne sont pas des ouvriers non qualifiés.
Ce sont des développeurs senior, des analystes financiers, des responsables produit, des créatifs, des managers intermédiaires. Des gens avec des diplômes, de l'expérience, des compétences spécialisées qui, jusqu'à très récemment, constituaient la catégorie réputée "à l'abri" de l'automatisation.
Et ça, c'est le présent.
Selon moi, on est dans les premières pages d'un livre qui va être très long. Ce qu'on voit dans la tech en 2025-2026, c'est ce qui arrivera dans les services financiers, le droit, le conseil, la comptabilité, le marketing, le journalisme, la santé administrative, dans les cinq à dix ans qui suivent.
La question n'est plus "est-ce que l'IA va changer le marché du travail ?" La question est "à quelle vitesse, et est-ce qu'on est en train de préparer les gens à ce qui arrive ?"
Le débat public sur l'IA et le travail tourne presque exclusivement autour des emplois détruits, des compétences obsolètes, des revenus qui disparaissent, des systèmes de protection sociale à réinventer.
Ces questions sont importantes et comme on l'a vu précédemment, elles méritent des réponses sérieuses. Mais elles ratent ce qui va être, selon moi, le problème le plus difficile à résoudre des prochaines décennies.
J'aimerais dans cette partie, vous parler de Viktor Frankl. C'était un psychiatre qui a survécu à Auschwitz, Dachau, et trois autres camps de concentration. Son expérience l'a conduit à développer la logothérapie, et à écrire L'Homme à la recherche du sens (1946), l'un des livres de psychologie les plus lus du XXe siècle.
Frankl avait observé quelque chose de précis dans les camps : les détenus qui survivaient le plus longtemps n'étaient pas nécessairement les plus forts physiquement. C'étaient ceux qui avaient une raison de survivre. Une mission non accomplie, une personne à retrouver. Il semblerait alors que le sens précède la survie.
Dans ce livre, il nomme un phénomène qu'il appelle le "vacuum existentiel" : l'état de vide profond qui s'installe quand l'humain ne trouve plus de raison suffisante à son existence. Et il identifie un symptôme précis qu'il appelle la "névrose du dimanche" : cet état de dépression et d'anxiété, qui s'empare des gens quand l'agitation de la semaine s'arrête et que le vide intérieur devient soudainement manifeste.
En gros, le dimanche, tu sors de ton "train-train" quotidien qui t'occupe et la question "pourquoi ?" remonte à la surface dans ton cerveau, sans que tu ne puisses y apporter de réponse.
Ce qui est remarquable, c'est que Frankl avait lui-même anticipé ce que l'automatisation allait produire à grande échelle. Il écrit : "Progressive automation will probably lead to an enormous increase in the leisure hours available to the average worker. The pity of it is that many of these will not know what to do with all their newly acquired free time."
Il n'avait pas prévu l'IA mais il avait prévu le problème qu'elle allait créer.
Parce que le travail ne donne pas que de l'argent. Il donne 5 choses que l'économie ne sait pas remplacer facilement :
1/ Une structure temporelle
Lundi est différent de dimanche. 9h est différent de 18h. La majorité des humains fonctionnent beaucoup mieux quand leur temps est structuré par des contraintes externes. Quand ces contraintes disparaissent, l'anxiété monte.
2/ Une identité sociale
"Je suis développeur." "Je suis designer." "Je suis consultant." Ces phrases répondent à la question "qui es-tu ?" avant même d'avoir besoin de réfléchir à la réponse. Les études sur les populations de retraités montrent régulièrement des pics de dépression et de mortalité dans les premières années qui suivent l'arrêt du travail, particulièrement chez les hommes dont l'identité était fortement construite autour du statut professionnel.
3/ Un sentiment de contribution.
Frankl est clair là-dessus : le sens ne vient pas du plaisir ou du confort. Il vient de la contribution à quelque chose qui dépasse soi-même. Le travail, même répétitif, même mal payé, donne l'illusion ou la réalité d'une contribution à quelque chose. Sa perte laisse un vide que Netflix et les réseaux sociaux ne remplissent pas.
4/ Un cadre relationnel.
Les collègues, les clients, les partenaires. Pour beaucoup de gens, le réseau social professionnel est leur réseau social principal. Perdre le travail, c'est souvent perdre ses relations. Les études sur l'isolement social montrent que ce phénomène est l'un des prédicteurs de mortalité prématurée les plus fiables qu'on connaisse.
5/ Une réponse à la question "pourquoi je me lève ?"
C'est le plus important et le plus difficile à remplacer. Pendant 10 000 ans, la survie répondait à cette question automatiquement. Puis l'organisation économique l'a prise en charge. Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, une partie croissante de la population va se retrouver sans réponse par défaut à cette question et sans contrainte externe qui la résout pour eux.
Et ça, c'est un problème existentiel.
Les économistes vont proposer des solutions économiques : revenu universel de base, requalification professionnelle, nouvelles industries émergentes.
Ces réponses ont leur utilité. Mais aucune ne répond à la vraie question : qu'est-ce qu'on fait de soi quand on n'a plus besoin de travailler pour survivre ?
Je vais être honnête sur ce que j'anticipe, parce que l'optimisme béant sur ce sujet m'énerve autant que le catastrophisme.
⚠️ Ce n'est que mon avis personnel.
La majorité des gens, quand ils perdent la structure du travail sans l'avoir choisie et préparée, ne vont pas développer des projets artistiques ou philosophiques. Ils vont combler le vide par ce que l'environnement leur propose de plus accessible.
Dans Le Meilleur des mondes (1932), Aldous Huxley a imaginé une dystopie du futur qui est précisément ce que nous vivons aujourd'hui. Il imaginait une dystopie du confort : des humains anesthésiés par le divertissement permanent, le soma, la satisfaction instantanée, qui n'ont plus ni la douleur ni la profondeur nécessaires pour vouloir quelque chose de grand.
Netflix, le scroll infini, les jeux vidéo, la p*rn*graphie, la stimulation permanente. Ces choses ne sont pas mauvaises en soi. Elles deviennent un problème quand elles se substituent complètement à la construction d'un sens personnel. Quand elles remplissent le temps sans alimenter la vie.
On le voit déjà aujourd'hui, 1/4 des jeunes de moins de 25 ans sont au chômage.
Ce sont des gens qui n'arrivent pas à trouver leur place sur un marché du travail complexe. Des gens désorientés, dont l'environnement ne leur donne pas de signaux clairs sur ce qu'ils sont censés faire de leur vie, et qui par défaut se réfugient dans les substituts de sens que l'économie de l'attention a construits spécifiquement pour les attraper.
Il y aura des gens qui trouveront des réponses profondes à la question du sens. Des créateurs, des artisans, des bénévoles, des philosophes, des entrepreneurs. Des gens qui utiliseront cette liberté pour construire quelque chose qui les dépasse.
Mais l'histoire nous apprend que ces personnes ont toujours existé en minorité.
Ce n'est pas parce qu'elles sont plus intelligentes ou plus vertueuses, c'est parce qu'elles ont eu la chance d'être exposées, tôt, à des modèles, des environnements et des idées qui leur ont appris à se poser la question du sens activement plutôt que de la subir passivement.
La vraie question de politique publique, de culture et d'éducation pour les vingt prochaines années, c'est : comment on prépare une population entière à répondre activement à une question que personne n'a jamais vraiment eu à se poser collectivement avant ?
Je n'ai pas la réponse. Mais je sais qu'on ne la trouvera pas dans les discussions sur les taux de remplacement des emplois ou les programmes de reconversion professionnelle...
Voilà l'insight que je veux développer, parce qu'il est central à tout ce que je fais avec Produscale depuis des années, et parce que je pense qu'il est profondément sous-estimé dans ce débat.
Les freelances ont selon moi une longueur d'avance sur tout le monde. Parce qu'ils ont déjà traversé, à titre individuel, ce que des millions de salariés vont devoir affronter collectivement.
Quand quelqu'un quitte un CDI pour devenir freelance ( volontairement ou non) il perd d'un coup quatre des cinq choses que j'ai listées plus haut.
Ce que j'observe depuis des années en accompagnant des freelances, c'est que (contrairement à ce qu'eux-même croient) les premières semaines ou les premiers mois ne sont presque jamais difficiles à cause de l'argent en premier lieu.
Ce qui fait craquer les gens, c'est le vide de cadre.
Le manque de sens à la journée. L'absence d'un collectif qui valide ton existence professionnelle. La solitude de prendre toutes les décisions seul dans un environnement sans feedback immédiat. Le fait de devoir construire activement une raison de se lever, une structure, une identité, bref tout ce que le CDI fournissait gratuitement sans que tu t'en rendes compte.
(P.S. Le Club est aussi fait pour ça ! Candidate gratuitement ici)
Ceux qui réussissent leur passage en freelance sont ceux qui répondent activement à ces questions. Qui se donnent une mission explicite. Une méthode claire. Une vision de ce qu'ils construisent sur 3 ou 5 ans, plutôt que d'enchaîner les missions sans réfléchir.
Ce processus de reconstruction active du sens, c'est le vrai travail profond derrière le freelancing. Et c'est précisément ce que le reste de la société va devoir faire, dans les années qui viennent, à une échelle et dans une urgence qu'on n'a pas encore commencé à mesurer.
Les freelances qui ont traversé cette reconstruction et en sont sortis renforcés ont quelque chose que les salariés qui vont se faire restructurer n'ont pas encore : la preuve que c'est possible. La preuve qu'on peut construire une vie professionnelle qui a du sens, de l'autonomie et de la solidité économique sans dépendre d'un employeur.
Et désormais, avec l'IA, sans même dépendre d'une équipe.
Il y a une deuxième dimension à ce sujet : L'IA ne va pas seulement déplacer des emplois et créer une crise du sens. Elle va, simultanément, donner à des individus seuls des capacités qui, jusqu'ici, n'appartenaient qu'à des équipes entières.
C'est un changement de rapport de force fondamental entre l'individu et l'organisation.
Pendant toute l'histoire industrielle et post-industrielle, l'avantage structurel était du côté des organisations. Pour produire à grande échelle, il fallait des équipes. Pour avoir des équipes, il fallait un capital, une infrastructure, une hiérarchie de coordination. L'individu seul était structurellement désavantagé par rapport à l'organisation collective.
L'IA est en train de briser cette asymétrie.
Un développeur solo avec les bons agents IA peut aujourd'hui faire tourner une infrastructure logicielle qui aurait requis 4 ou 5 ingénieurs il y a trois ans. Un designer qui maîtrise réellement les outils peut produire en quelques heures ce qui prenait une semaine à une petite agence. Un consultant bien équipé peut traiter davantage de clients avec une profondeur d'analyse comparable ou supérieure à ce qu'une junior team produisait.
On le voit déjà dans les chiffres des entreprises qui l'ont intégré sérieusement.
Et surtout, on commence à le voir chez les freelances qu'on accompagne chez Produscale, ceux qui ont compris que l'IA n'est pas un substitut à leur expertise mais un multiplicateur de celle-ci.
Et c'est là que le changement de paradigme devient clair.
Le freelance tel qu'on le connaît aujourd'hui est encore souvent défini par sa discipline : "je suis designer freelance", "je suis développeur freelance", "je suis rédacteur freelance". Il vend une compétence, facturable à la journée ou au projet, dans un périmètre défini.
Selon moi, ce modèle va devenir de moins en moins compétitif.
Parce que la valeur différenciatrice ne sera plus dans l'exécution de la compétence, mais dans la capacité à orchestrer l'exécution de la compétence avec des outils qui démultiplient la productivité.
La question "peux-tu créer ce design ?" va progressivement être remplacée par "peux-tu résoudre ce problème de marque de façon complète ?" Et la réponse à la deuxième question peut inclure du design, mais aussi de la stratégie, des recommandations UX, une implémentation partielle, un suivi des résultats.
Le freelance du futur n'est pas un vendeur de compétences.
C'est un entrepreneur qui répond à des besoins avec des solutions qui peuvent prendre n'importe quelle forme : un service premium, un outil logiciel, un programme de formation, du conseil à haute valeur, un mix de tout ça.
Un business d'une personne avec les capacités d'une équipe.
C'est ce que j'appelle le freelance complet. Et c'est le modèle vers lequel on essaie d'amener les gens qu'on accompagne chez Produscale.
Ce que j'observe chez ceux qui commencent à incarner ce modèle, c'est quelque chose d'intéressant : ils n'ont pas le problème de sens dont je parlais plus haut. Construire un business à soi (quelque chose qui existe grâce à son expertise, sa vision, ses choix) c'est précisément la réponse que Frankl cherchait au vacuum existentiel. C'est une contribution réelle, durable, qui te survit. C'est une raison de se lever.
Les entreprises qui licencient massivement viennent de le dire haut et fort, sans en avoir pleinement conscience, que la meilleure position sur le marché de demain n'est pas d'être salarié dans une grande organisation. C'est d'être l'individu qui utilise ces mêmes outils pour construire quelque chose d'autonome.
Coinbase, Shopify, Block n'ont pas dit "les humains sont inutiles". Ils ont dit "une personne avec les bons outils peut faire le travail d'une équipe".
Le freelance qui a compris ça avant tout le monde n'est pas en train de fuir une menace. Il est en train de se positionner sur une opportunité historique.
Si tu es freelance en 2025-2026, tu es dans une position que tu n'as peut-être pas encore pleinement mesurée.
Tu as déjà répondu, partiellement au moins, à la question que des millions de personnes vont devoir se poser dans les prochaines années : comment construire quelque chose qui a du sens, avec tes propres règles
La vraie question désormais, c'est : est-ce que tu construis un business qui tire parti de ce moment historique, ou est-ce que tu attends que quelqu'un d'autre le fasse à ta place ?
Spoiler : personne le fera à ta place :)
On maîtrise ce sujet par cœur. On l'a déjà fait avec +300 freelances dans des dizaines de domaines différents. Notre Responsable Accompagnement offre des sessions diagnostiques si tu souhaites discuter de tout ça, de ta situation, de tes objectifs et bénéficer d'un avis extérieur.
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Si tu as lu l'article jusqu'ici, je te remercie pour le temps précieux que tu as accordé à ce que j'ai écris. Je te félicite aussi car ton cerveau doit avoir un niveau d'attention et de concentration bien supérieur à la moyenne (lol).
Les sources sur lesquelles je me suis appuyé pour écrire cet article :
John Maynard Keynes, Economic Possibilities for our Grandchildren (1930). William Stanley Jevons, The Coal Question (1865). Derek Thompson, "Workism Is Making Americans Miserable", The Atlantic (février 2019). Marshall Sahlins, Stone Age Economics (1972). Thorstein Veblen, The Theory of the Leisure Class (1899). Max Weber, L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme (1905). Blaise Pascal, Pensées (édition posthume 1670), fragment 136 (Brunschvicg). Hannah Arendt, The Human Condition / La Condition de l'homme moderne (1958). Aldous Huxley, Brave New World / Le Meilleur des mondes (1932). Viktor Frankl, Man's Search for Meaning / L'Homme à la recherche du sens (1946). Sherry Turkle, Reclaiming Conversation (2015). Cal Newport, Digital Minimalism (2019). Jonathan Haidt, The Anxious Generation (2024).
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